Ana Falú, Universidad de Còrdoba et Saskia Sassen, Columbia University

En Argentine, « une femme est tuée toutes les 30 heures », rapporte Telam, l’agence de presse officielle du pays, se fondant sur une étude de l’Observatoire du féminicide Marisel Zambrano de l’organisation non-gouvernmentale (ONG) La Casa del Encuentro.

Du 1er juillet 2015 au 31 mai 2016, 275 femmes ont été tuées. La violence qui fait rage dans les villes va pourtant bien au-delà des vols et agressions, des gangs qui contrôlent les rues, des harcèlements, des réseaux de trafiquants qui terrorisent les quartiers, ou des usages illicites de la force par divers acteurs.

La violence c’est aussi la faim, le manque de services de base, et un système judiciaire inique. Et c’est aussi la discrimination basée sur l’origine ethnique, géographique, l’orientation sexuelle et l’âge.

L’urbanisme est conçu pour les hommes jeunes, blancs et actifs

Les femmes sont les principales populations oubliées de la planification urbaine. D’après Saskia Sassen dans un article de 2016 :

« La planification urbaine n’est pas neutre par rapport au genre. Bien qu’il existe des recherches de longue date sur la façon dont les systèmes urbains ne répondent pas aux besoins des femmes, le sujet n’a vraiment émergé que depuis une décennie. Depuis lors, de nombreuses villes ont accueilli des initiatives s’attaquant à l’inégalité des sexes dans la planification urbaine. »

Un important travail de recherche et de théorisation se concentre désormais sur genre et ville, apportant un éclairage sur ces omissions et la situation de domination que subissent les femmes dans les villes.

Le « genre » est compris ici comme catégorie analytique utile pour souligner les différences entre hommes et femmes. Mais la société n’est pas binaire et cela concerne aussi les populations LGBTI, les jeunes, les minorités ethniques, et bien d’autres.

Pourtant, en dépit de changements sociétaux, beaucoup de femmes vivent la ville différemment des hommes. Elles combinent travail et obligations familiales, ce qui fragmente le temps et l’espace. Durant la journée, les espaces publics sont plus fréquemment utilisés par les femmes, passant du temps dans les parcs, avec des enfants, des personnes handicapées ou âgées. Et pourtant, ces espaces sont principalement conçus pour les besoins masculins. L’urbanisme et la planification urbaine demeurent – en particulier depuis l’époque moderne – conçus pour un citoyen universel : un homme jeune, blanc et actif.

Cette vision de l’espace contribue à l’intériorisation de la violence par des millions de femmes et de filles qui la perçoivent comme endémique, naturelle, invisible et justifiée. Ce n’est que très récemment que la question de la domination patriarcale, à travers ses biais symboliques et économiques a été soulevée, débarrassée de ses excuses idéologiques et culturelles.

La planification urbaine omet bien souvent les femmes : éclairages et infrastructures demeurent trop souvent absentes.
Unsplash, CC BY-NC-ND

Un simple lampadaire peut réduire la violence

Cette prise de conscience a généré une série d’initiatives intéressantes à travers le monde. Ainsi la campagne Femmes en sécurité développée au Brésil par l’ONG Action Aid auprès de la municipalité de Garanhuns, située dans l’état de Pernambuco, a récemment proposé un programme de politiques publiques visant à renforcer la sécurité des femmes dans l’espace urbain.

Parmi les différentes mesures, la campagne propose par exemple de renforcer le travail sur les violences faites aux femmes grâce à des tribunaux spécialement dédiés à ces questions, de mieux former la police, d’améliorer l’offre de transports publics, d’investir dans l’éclairage urbain ou encore de former les personnels éducatifs à la violence de genre et au sexisme à l’école.

Renata, femme transsexuelle, personnalité politique de Garanhuns et membre actif du Forum des Femmes de Pernambuco, a produit un rapport sur ces actions positives envers les femmes, démontrant qu’un simple investissement dans des lampadaires pouvait réduire la violence.

Nier le travail des femmes

Si nous voulons réellement tendre vers le progrès social, notre appréhension de la cité et de ses éventuelles politiques publiques doit prendre en compte le point de vue des femmes dans la planification urbaine, notamment la perception du temps et de l’espace.

Les mères font un usage du temps de façon fragmentée. Elles doivent jongler entre les tâches domestiques, l’école, le soin et la santé des enfants. Autant de secteurs nécessitant un temps propre.

Par ailleurs leurs responsabilités familiales ne sont pas reconnues dans le cadre professionnel, tout comme leur contribution et production économique. Cette invisibilisation du travail des femmes et des mères est au cœur de la réflexion de l’urbaniste et sociologue Ana Falú qui explique que la conception urbaine reflète ces omissions.

Anà Falù dans une conférence sur le genre et la planification urbaine.

La professeure en sciences sociales Silvia Federici souligne par ailleurs :

« Nous devons admettre que le capitalisme a été très efficace dans la dissimulation de notre travail. C’est même un véritable chef-d’œuvre : en niant le travail domestique des femmes et le considérant uniquement sous l’angle affectif, il permet de faire d’une pierre deux coups. »

Les études et analyses portant sur l’usage du temps et un calcul effectué dans différentes villes sur le travail non-rémunéré des femmes totalisent ce dernier à environ 20 à 30 % du PIB des villes.

Figure 5.8 : Temps total passé sur le travail rémunéré et non rémunéré, réparti selon le genre et en nombre d’heures par semaine.
ECLAC (2016), Author provided

Rien de nouveau à l’horizon. La féministe Jane Jacobs nous l’avait déjà enseigné en 1961 : les infrastructures et services de proximité sont essentiels pour les femmes et leurs activités.

Le manque d’information sur ces sujets pose de plus vastes questions épistémologiques quant à la systématisation des inégalités et de leur reproduction ; ces questions doivent désormais être inclues dans les débats opposant villes compactes/villes étendues, ou concernant l’implantation de nouveaux espaces urbains dits fragmentés.

La hausse du niveau de vie a tendance à être associée à la promotion des acquis sociaux des femmes. Pourtant, quel que soit leur niveau d’éducation et même parmi les plus qualifiées, les femmes gagnent moins et doivent consacrer plus de temps à chercher du travail que les hommes.

Taux de chômage, ventilé par sexe et par race.
IBGV/PNAD (2013), Author provided

Comprendre le secteur informel

Le paradoxe est sidérant : plus les femmes travaillent, plus elles sont pauvres.

Par exemple, dans la région d’Amérique latine et les Caraïbes, la participation des femmes sur le marché du travail a augmenté de 21 % entre 2002 et 2012, représentant plus de 100 millions de femmes.

Sur cette période, la région a enregistré une hausse significative de l’activité économique et une baisse de la pauvreté. Mais pas parmi les femmes. En 2002, il y avait 109 femmes pauvres pour 100 hommes pauvres, en 2012 ce ratio est passé à 118.

Ces tendances soulignent une dissonance importante entre la croissance économique et le progrès social en général, un phénomène qui n’est d’ailleurs pas propre à la région.

Les femmes constituent aussi la majorité du secteur des services à bas revenus.

Travailleuse domestique haïtienne, 2012. Les femmes représentent la majorité de ces travailleurs, mais elles restent invisibles.
Alex Proimos/Flickr, CC BY-SA

Par ailleurs, en Amérique latine, 71 % des travailleurs domestiques sont des femmes, dont la plupart sont autochtones et/ou noires. En outre, les femmes pauvres ont des taux de fécondité élevés, avec deux fois plus d’enfants que les femmes riches. L’accès aux droits sexuels, de santé et de reproduction est sévèrement limité en raison du faible statut social et économique.

Les configurations observées en Amérique latine se retrouvent dans le reste du monde. Les données sur le secteur informel en Inde montrent que les travailleurs à domicile, soit 23,5 millions de personnes, sont pour la plupart des femmes. Dans le contexte sud-asiatique, le lieu de travail des femmes est souvent déterminé par les contraintes sociales et culturelles de la mobilité. En conséquence, le travail à domicile est la seule ou l’unique option possible pour que les femmes puissent obtenir un revenu. Comme en Amérique latine, il est peu probable que cette tendance change, même en période de développement vigoureux comme ce fut le cas en Inde au cours des deux dernières décennies.

Prendre des risques pour construire la citoyenneté

En dehors des considérations sur l’espace public et le revenu pour engranger du progrès social, il est essentiel de considérer la dimension intangible de la violence subie par les femmes dans les espaces privés et publics, simplement parce qu’elles sont des femmes. La persistance de la violence masculine infligée au corps des femmes pour le discipliner est l’une des violations des droits de l’Homme les plus universelles au monde.

Divers outils ont pourtant été adoptés à travers le monde : lois, protocoles, planification participative et budgétisation sensible au genre. Mais les progrès sont lents, comme pour toutes les gouvernances, la volonté politique et les ressources adéquates étant essentielles pour obtenir un impact.

Selon des rapports statistiques sur la violence dans les villes une vaste majorité (de 30 à 90 % selon les pays) des femmes se sent en danger dans les espaces urbains.

La criminalité et les menaces limitent la liberté de mouvement des femmes. Participation politique, autonomie, accès égal au travail, infrastructure, transport et sécurité sont autant de domaines où les femmes sont moins reconnues et moins présentes, limitées dans leurs droits.

Les femmes sont ainsi rendues invisibles alors même que la ville est un territoire politique où se créée la citoyenneté. Ainsi, beaucoup de femmes prennent des risques afin de construire leur citoyenneté. Si cette décision renforce leur activisme et implication dans la cité, elle mobilise néanmoins d’importantes ressources en termes économiques, culturelles et symboliques.


The ConversationCe billet fait partie d’une série de contributions issues du panel international sur le progrès social, une initiative universitaire internationale réunissant 300 chercheurs et universitaires – toutes sciences sociales et sciences humaines confondues – qui préparent un rapport sur les perspectives de progrès social pour le XXIe siècle. En partenariat avec The Conversation, ces articles proposent un aperçu exclusif du contenu du rapport et des recherches de ses auteurs.

Ana Falú, Professor of Architecture at the Faculty of Architecture, Universidad de Còrdoba et Saskia Sassen, Robert S. Lynd Professor of Sociology, Columbia University

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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